19 Avril 2010 Par Benjamin Stora La semaine dernière, à l'université Paris 7, une thèse de doctorat en histoire a été soutenue par Mr Amar Mohand Amer, sous la direction du professeur Omar Carlier.

Cette thèse avait pour pour objet la qualification et l'analyse d'un segment historique très particulier : la crise de l'été 1962 en Algérie, et ses enjeux de pouvoir entre différents acteurs regroupés dans le GPRA, les maquis, l'armée des frontières, ou la Fédération de France du FLN.

Cette étude de 380 pages marque en réalité un début conséquent de travail universitaire sur l'Algérie indépendante.

Les doctorats concernant l'histoire de ce pays s'arrêtant trop souvent en juin 1962, alors que des périodes comme celles du coup d'Etat de juin 1965 ou le « printemps berbère » d'avril 1980 demanderaient à être traités par les historiens (et plus seulement par des politologues ou des journalistes).

Il est vrai que les archives de l'Etat algérien indépendant ne sont pas encore tout à fait libres d'accès....

Ce travail, considérable par l'ampleur des sources utilisées, permet de comprendre, de construire les filiations du système politique établi après l'indépendance du pays.

La démarche de Mr Amar Mohand Amara s'attache à croiser l'ordre des faits véritables et vérifiables - tenues du congrès du FLN à Triopli en juin 1962, constitution et composition de groupes dans la course de pouvoir, à Tlemcen ou Tizi Ouzou, prises de ville comme celle de Constantine le 25 juillet 1962- à leur transmutation dans le mythe.

En effet, cette fameuse séquence de « l'été 1962 » est désormais considérée en Algérie comme la source originelle de tous les drames et la matrice de nombreux problèmes que le pays va rencontrer ensuite.

Cette thèse s'appuie sur une grande richesse documentaire (y compris les sources audiovisuelles, comme la série « Conversations avec les hommes de la révolution algérienne diffusée sur la chaîne Histoire en 2003).

En particulier, nous découvrons pour la première fois les archives inédites du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), ou les témoignages, ceux par exemple de Tahar Zbiri, Hassan Khatib ou Salah Boubnider, qui ont été des responsables importants des maquis de l'intérieur, et dont les noms restent peu connus en France.

Le travail de Mr Amar Mohand Amer s'inscrit aussi dans la durée de la guerre d'indépendance algérienne.

En particulier, l'auteur signale bien la rupture constituée par l'année 1959 : perte de colonels de l'ALN au combat (Amirouche, Si Haouès), application du terrible plan Challe qui détruit certains maquis de l'intérieur, discours du général de Gaulle du 16 septembre sur l'autodétermination, et interminable conclave des dix « colonels » de juillet à août 1959 (cette réunion marquant bien l'ouverture de la crise ouverte pour le pouvoir).

A ce propos, on peut se poser la question du croisement entre histoires intérieurs du FLN et conduites politiques françaises ; s'interroger sur le soutien français à tel ou tel groupe algérien dans la guerre intestine, et sur la méconnaissance/sous estimation des dirigeants algériens par l'appareil politique français.

Cette remarque vaut pour les dirigeants algériens qui ont longtemps sous estimés le facteur des « barrages » (la ligne Morice) dans la dégradation des maquis de l'intérieur.

En suivant, de manière méticuleuse, la chronologie des événements, Mr Amar Mohand Amer parvient ainsi à nous faire comprendre tous ces facteurs méconnus de la guerre, et de l'après-guerre d'Algérie.

La thèse s'efforce de combattre les clichés concernant cette période : les militaires, unanimes, de l'Etat Major Général (EMG) contre le GPRA, ou les affrontements entre les maquis de l'intérieur et la fameuse « armée des frontières ».

La restitution très précise des faits, presque au jour le jour, permet de complexifier cette situation apparemment confuse de crise de l'été 1962.

La démarche de l'auteur ouvre l'interrogation sur les attitudes personnelles, les choix opérés par les différents acteurs. Il est également possible de voir se dessiner les filiations idéologiques, par exemple entre anciens « Udmistes » (les partisans de Ferhat Abbas) ou anciens « centralistes » membres du Comité central du MTLD, (la formation de Messali Hadj qui va éclater dans l'été 1954).

On peut regretter que dans ce tableau, pourtant très complet de l'été 1962, il ne soit pas fait mention du massacre des militants messalistes, les derniers partisans de Messali, du MNA, regroupés au Sahara et tentant de marcher vers le nord du pays.

En donnant la priorité à l'événement, Amar Mohand Amer donne la possibilité aux chercheurs de cette période de se poser différentes questions : quelle part donner à la culture populiste, plébéienne, anti-intellectuelle dans la conduite des acteurs principaux engagés dans les batailles successives pour le pouvoir ?

Quel poids accorder à la violence des revanches sociales, ethniques, retourner la violence coloniale subie contre l'ancien colonisateur, et contre soi-même ?

Quelle place accorder aux imaginaires nationalistes en construction (statut du religieux, des minorités non-musulmanes dans l'Algérie indépendante, filiations avec les courants communistes, laics) dans les crises de cet été ?

Dans cette courte période de tournants brusques, le fait de braquer les projecteurs sur les acteurs politiques du « sommet » conserve toute son importance.

Cette bataille politique de trois mois, jusque l'entrée à Alger de l'armée de Boumediene en septembre 1962, va peser lourdement sur le sort de l'Algérie indépendante.

Et c'est tout le mérite de Amar Mohand Amer d'avoir contribué à éclairer cette page décisive d'histoire algérienne, comme l'ont souligné les différents membres du jury (dont l'historien Mohammed Harbi) qui ont donné la mention très honorable à ce travail universitaire.

Merci pour ce billet Benjamin Stora. Où peut-on se procurer cette thèse ?

19/04/2010 11:14Par Vingtras

Il est possible de consulter ce travail à l'université Paris 7, bien à vous, Benjamin.

Mediapart