Jeudi matin, s’est éteint l’intellectuel algérien qui exerçait en tant que conseiller auprès du président de la République.


C’est assurément une grande perte que celle d’Abdelkader Djeghloul, celle du travailleur de la pensée et celle de l’homme connu pour sa parfaite éducation et sa gentillesse naturelle. Il portait toujours sur son visage, qui avait gardé quelques traits enfantins, un air d’inquiétude, paraissant toujours sur le qui-vive, particulièrement attentif. Je l’ai connu dans les années 1980 à Oran, où il avait créé et gérait le Cridsh (sauf erreur, le centre de recherche, d’information et de documentation en sciences humaines). Cette institution avait pris rapidement une envergure nationale et même internationale considérable que sa taille et ses moyens ne laissaient pas présager, mais que Abdelkader Djeghloul avait su développer avec talent et pertinence. Dans cette première moitié des années 1980, il en avait fait un pôle d’attraction, les séminaires succédant aux colloques et aux journées d’études, attirant par la qualité des thèmes toute l’intelligentsia et les médias (alors rares) du pays. Il lui avait notamment insufflé une orientation fortement culturelle et les artistes aussi avaient pris le chemin de cette salle, qui joua un rôle essentiel dans l’impact d’Oran à cette époque sur la vie intellectuelle nationale.

Il était alors hyperactif, au summum de sa forme, communiquant et écrivant beaucoup, présent pour tout un chacun, en parfait maître de cérémonie. Ce sont aussi les années où il publia de manière très régulière. En 1984, aux éditions ENAL, il avait signé Elements d’histoire culturelle algérienne ainsi que Trois études sur Ibn Khaldoun. En 1986, toujours chez le même éditeur, il publia Huit études sur l’Algérie. Sa double formation de philosophe et de sociologue lui donnait un large angle de vue et d’analyse qui lui permettait d’inscrire ses recherches dans une large approche qui touchait autant l’actualité que la profondeur historique. A cela s’ajoutait une culture générale brillante qui embrassait la littérature, les arts et un fort intérêt pour les sciences. A cette période, avec les éditions Sindbad (Paris), il entreprit un immense travail de défrichage et de diffusion de textes anciens dont la parution fut grandement saluée par la communauté universitaire. On peut citer ici le roman El Euldj, captif des barbaresques et surtout Le Miroir de Hamdane Khodja, chronique extraordinairement précieuse des premières années de la conquête coloniale. Ses longues préfaces, qui présentaient les textes complets, sont des trésors d’analyse et avaient aidé à découvrir ce patrimoine littéraire algérien qui remontait au XIXe siècle et était demeuré inconnu, sinon de rares spécialistes. Dans les années 1990, il s’installa un moment à Paris, mais revint assez rapidement au pays, portant visiblement les stigmates de cet exil et particulièrement tourmenté par les affres du pays. Il continue pourtant à produire, collaborant notamment avec la revue Awal où il signe des contributions remarquées : Mammeri, le courage lucide d’un intellectuel marginalisé, (1990) ; Kateb Yacine, la révolte sereine d’un poète militant (1992), Frantz Fanon, (1994)…

On ne saurait ici récapituler l’ensemble de ses contributions, essais, articles, biographies, recherches, sinon pour signaler leur richesse et leur intérêt pour la construction de l’histoire culturelle nationale. A maints égards, il avait emprunté les chemins intellectuels d’un Mostefa Lacheraf. Comme lui aussi, il avait opté pour une fonction officielle que certains de ses anciens collègues ne comprenaient pas mais qui correspondait à ses convictions et son désir sincère de représenter au cœur de l’Etat, le monde des idées et de la recherche.

- Abdelkader Djeghloul sera inhumé aujourd’hui au cimetière de Ben Aknoun après la prière du Dhor.

Par Ameziane Ferhani El Watan 24 avril 2010

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