Remords de notre village


J'ai essayé d'écrire de l'automne, ce mois qui me chagrine et me ressemble tant. Hélas, je ne l'ai pas trouvé, je suis sorti dans les rues avec un ultime espoir, espérant discerner son visage de tous ces tableaux malheureux qu'offre notre village.
Juste quelques restes qui se cachent ardemment, une odeur qui vient de s'enfuir, l'automne chez nous n'a pas de présence, j'ai trouvé difficilement l'odeur de son absence, une pauvre feuille pas entièrement jaune, même pas triste, pauvre de cette mélancolie que donne l'automne à toutes les choses. Sur quoi ou de quoi faut-il écrire alors? Cette idée de l'automne ne semble pas vouloir me quitter, elle s'incruste dans mon esprit telle une obsession, me pousse à chercher encore ses traces en tout, j'ai essayé de dégoter dans ces chemins misérables et fades un brin de ce mois béni, mais en vain, on dirait qu'on n'a pas de saisons, que la vie a décidé de nous priver de tout, même de certains chagrins délicieux susceptibles de réveiller quelque chose au fond de nous-mêmes, toujours rien, je me suis dit qu'un petit voyage dans ma mémoire serait bénéfique pour écrire quelque chose, mais la surprise c'est que je ne me souviens pas d'avoir vu l'image d'un automne auparavant, pareil pour les autres saisons, sauf l'été quand je vais à la plage, ce mois qui ne me dit rien à part ses nuits lugubres.
Notre village est une histoire qu'on peut raconter soit avec des regrets, soit avec un sourire moqueur, on y vit sans l'aimer, on le méprise chaque matin et soir, il nous rappelle toujours notre malheur, notre échec permanent. En marchant dans ses rues, on tombe sur des bâtisses laissées par la France, des immeubles muets, ne parlant qu'à ceux qui cherchent un sens quelque part, des immeubles témoins de ce qui a existé, témoins de notre égarement, on ne sait plus si on doit s'attacher à ce qu'on avait bâti, à notre travail infime ou à ces restes qui seuls continuent à nous donner cette envie de rester.
Les français étaient là, ne pensaient pas qu'ils allaient quitter ces endroits, avaient fait tout avec art et un sens qui touche, ils n'avaient pas lésiné de montrer dans ces simples constructions toute leur dextérité, ces vestiges qui nous torturent, nous montrant que ce village est indifférent au temps, n'est pas régi par les lois logiques. Or l'autre coté montre qu'il n'évolue pas comme ses similaires, mais s'enlaidit et devient de plus en plus affreux, ce qui prouve qu'on n'est pas des êtres qui cherchent l'art, mais seulement et justement son absence. Ce qui m'étonne c'est qu'on n'a pas envie de vivre, on cherche tout ce qui s'y oppose, tout ce qui est dans notre village est un signe de non-vie, de mort, de déchéance, hélas voire de décadence.
Que faire quand on ne trouve rien? Que faire lorsque l'endroit où on vit ne nous inspire plus, nous écœure, non seulement enfermés dans nos vieilles habitudes, mais tout a l'air désuet, tombant du faîte qui était la présence d'une civilisation qui s'efface, qui semble contente de disparaitre voyant qu'on ne la méritait pas.
Notre village ressemble à un mythe, un village qui a perdu sa beauté, qui au lieu d'aller vers le meilleur ou au moins préserver son visage fascinant, il s'enfonce de plus en plus dans une laideur inouïe, devenu une sorte d'un bourg oublié par le temps.
Chez nous, le temps de mettre les pendules à l'heure n'est pas encore venu et jette certains prodromes qu'il n'arrivera jamais, les plus optimistes parmi nous sont ceux qui trouvent que leur situation est mi-figue mi-raisin, les vieux regrettent sans savoir quoi regretter, leur vie perdue ou leur présence dans ce village qui les a ruinés. Les restes de la France qui suscitent l'admiration qu'on éprouve et cache hypocritement, et une seule question envahit notre esprit, fallait-il libérer le pays? Si la réponse est affirmative, pourquoi nous sommes restés comme ça? Immobiles, sans bouger depuis des décennies, avec notre esprit figé et nos rites exaspérants, a-t-on dépensé tant d'années, tant d'hommes et versé tout ce sang juste pour rester dans ces fosses abominables? C'est une question qui mérite une réflexion approfondie et une franchise immaculée.
Un village qui ressemble à tout le pays avec son désespoir inné, ses idées surannées et son espoir qui trébuche dès les premiers pas, la vie ici est un canular, le rêve comme une femme qu'on aime et qu'on ne veut pas épouser ayant peur de cesser de l'aimer.
Ma relation avec lui est équivoque, je le connais, connais sa violence naïve, sa nature délabrée à laquelle je réponds souvent par un sourire narquois, je sais que la vie que nous y menons est en panne, que c'est le simulacre d'une vie, on y vit avec cet air expectant.
Ici on n'aime pas le mot jeunesse, il nous rappelle notre vie perdue, notre passé avec ses malentendus, il réveille en nous un remords capable de nous mener à un chemin sans fin, les jeunes évitent de parler de leur âge, ils se convertissent en vieux, il est bizarre notre village qui nous donne la vie et l'ôte aussitôt. Ceux qui l'avaient quitté ne reviennent pas par nostalgie, mais juste pour le maudire, pour s'assurer qu'ils avaient raison de le quitter, peut-être qu'il en est de même pour tout le pays, on l'aime mais préfère le laisser, notre pays nous a fait tellement mal, a ravi nos rêves, fait de nos plus belles années des cendres qui reprochent le destin qui semble dire que dans ce village, il ne se mêle pas de notre vie qui a peu de chance de trouver un jour un sens. Je crois que là où on vit, c'est le seul endroit au monde où les gens n'espèrent pas revivre, par peur de revivre leur malheur, comme si ce dernier ressemble à ce qu'avait dit Proust "on écrit toujours le même livre". On préfère quitter notre pays pour ne pas perdre le peu d'amour qu'on a à son égard, on le quitte de peur de cesser de l'aimer s'il nous pousse encore une fois à brader nos rêves et ambitions.
Notre village est devenu un ghetto où l'espoir vient sur la pointe des pieds, souvent la nuit, à notre insu et repart furtivement, notre village est une malédiction où la vie est un rêve, où la mort est une ultime chance.