N’eut été leur extrême gravité, les propos de Chadli Bendjedid tenus à une publication japonaise et rapportés hier par le quotidien Liberté n’auraient pas mérité qu’on s’y attarde. Mais ils émanent d’un ex-président de la République qui, au lieu de contribuer à écrire l’histoire contemporaine du pays, s’est fourvoyé dans des contrevérités, développant, par endroits, un discours de haine. Ces propos ouvrent des plaies non cicatrisées et jettent de l’huile sur le feu sur des questions d’une extrême sensibilité. Chadli Bendjedid fait preuve d’une grave ignorance de l’histoire de l’Afrique du Nord en ne sachant pas que les Berbères en sont les premiers habitants, se dotant d’une langue vivace et d’une grande culture.

Mais, depuis l’Antiquité, ils ont été confrontés à d’incessantes politiques de déculturation, dont celles qui se prévalent à partir de l’indépendance d’un certain nationalisme arabe. Chadli Bendjedid y a contribué lorsque, nouveau président de la République, il ordonna la répression du Printemps berbère (avril 1980). Il récidive aujourd’hui en réduisant les Amazighs avec mépris à de vagues tribus, un combat d’arrière-garde car même le régime actuel a fini par se résoudre à mettre fin à l’ostracisme frappant la langue amazigh en la constitutionnalisant comme langue nationale, bien qu’il reste encore du chemin à faire, principalement son officialisation par la Loi fondamentale.

Sur la question de l’islamisme, l’ex-chef de l’Etat regrette l’interruption du processus électoral au motif qu’il fallait laisser une chance au FIS «au nom de la démocratie». Mais il omet de rappeler la vérité fondamentale que les intégristes religieux avaient déclarée, en son temps, que la démocratie était kofr (impie). Leur slogan était clair et net : ni constitution ni charte, seule devait prévaloir la parole de Dieu… Cadeaux inespérés de Chadli Bendjedid, la reconnaissance officielle du FIS et le scrutin du 26 décembre 1991 étaient les deux tremplins utilisés par les fondamentalistes pour la conquête du pouvoir et la mise en œuvre de leur idéologie mortifère.

La décennie 1990 a vu une centaine de milliers d’Algériens perdre la vie mais le pays a échappé au sort programmé par eux : devenir le plus grand cimetière du monde à ciel ouvert. S’agissant du 5 octobre 1988, Chadli Bendjedid se dédouane totalement de la tragédie, l’imputant à des responsables du FLN «hostiles à la démocratie». Or, il est établi aujourd’hui, avec le recul de 22 années, que le soulèvement des jeunes a été une réponse à son règne de dix années marqué par une corruption généralisée, la montée de la paupérisation et du désespoir au sein de la population.

L’appareil du FLN avait une seule fonction : distiller la pensée unique tandis que la sécurité militaire devait tenir le pays d’une main de fer. La démocratie, elle, ne fut la revendication que des seuls jeunes. Des centaines d’entre eux le payèrent d’ailleurs de leur vie par des rafales tirées d’armes de soldats de leur propre pays. Le mot démocratie, aujourd’hui, dans la bouche de Chadli Bendjedid a une étrange consonance. Il aurait dû se taire avec le désastreux bilan qu’il traîne.

Ali Bahmane