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Discussion: Algrie : Les annes de sang et les complicits de la France

  1. #1
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    Par dfaut Algrie : Les annes de sang et les complicits de la France

    Algrie : Les annes de sang et les complicits de la France
    par Silvia Cattori*


    Entretien avec Lounis Aggoun (1/2)

    Lindpendance na pas permis lAlgrie de sortir de la violence. Loin sen faut. Le pouvoir na pas t rendu au peuple, mais a t accapar par un groupe, initialement choisi par la France pour protger ses intrts. Pour se maintenir, ce groupe na pas hsit manipuler des islamistes et plonger le pays dans un nouveau cycle de violence. Dans un ouvrage document, La colonie franaise en Algrie. 200 ans dinavouable , Lounis Aggoun dnonce un systme labor par des Algriens avec le soutien de la France, puis des Etats-Unis, au dtriment de tout un peuple.

    Silvia Cattori : Votre ouvrage La colonie franaise en Algrie. 200 ans dinavouable [1] est trs impressionnant. 600 pages, denses, captivantes, sappuyant sur une ample documentation, qui parlent avec empathie dun peuple maltrait, mis genoux. On comprend que cest l le rcit dun homme meurtri par la souffrance de son peuple, rsolu se confronter cette ralit brutale, la vrit. Est-ce comme cela que vous le vivez ?

    Lounis Aggoun [2] : Je ne souhaite pas mler mes crits au flot intarissable de contresens et de contrevrits qui font office de littrature sur lAlgrie. Comment ne pas tre meurtri lorsquon est le tmoin permanent du spectacle de son peuple martyris ? Comment ne pas tre rvolt ensuite de voir le tyran se draper de vertu et se prsenter comme le garant de la libert, le meurtrier, le violeur, le voleur, le voyou, en somme tout ce qui fait lEtat algrien, venir quotidiennement nous assner ses leons de morale ? Il ny a pas de juste milieu dans le drame algrien. Il y a dun ct le territoire des colons (les nouveaux sentend) et de lautre celui des coloniss, qui vivent une ralit affreuse. Une fois que lon a pris conscience de cela, pouvons-nous simplement vaquer nos occupations ? Jai beau essayer, je ny arrive pas.

    Silvia Cattori : Lhistoire rcente de lAlgrie, de ses relations avec la France, relve du mensonge permanent, dites-vous dans votre livre. La France, voulant prserver cote que cote ses intrts stratgiques en Algrie, a-t-elle vraiment uvr de faon ce que, aprs 1962, lAlgrie ne puisse pas accder la pleine possession de sa souverainet ? LAlgrie comptait-t-elle davantage pour la France, que dautres anciennes colonies ?

    Lounis Aggoun : Les choses ne se prsentent pas de faon aussi manichenne. Cela dit, luvre faussement libratrice du gnral de Gaulle en Afrique est connue. Comment croire quil ait conu en Algrie le projet contraire celui qui tait le sien dans le reste du continent ? Cela ne revient pas dire quil souhaitait le malheur des Algriens. Loin sen faudrait. Mais entre son projet, dune Algrie indpendante entre les mains dun pouvoir garant des intrts franais (cela, ce sont ses propres propos qui lattestent) et la concrtisation (une dictature abominable qui a exacerb toutes les turpitudes de lancien colon), il y a une marge et un fleuve de sang. Les drives du pouvoir aprs le cessez-le-feu du 19 mars 1962 sont de la responsabilit des Algriens (quelles que soient les influences extrieures, qui sont relles). Mais le mensonge originel (et il est colport par ceux-l mmes qui prtendent militer pour la vrit et lhistoire) consiste, un demi-sicle aprs, nier quau dpart il y a une volont du pouvoir franais de noyauter ladministration algrienne. Aprs, cest une trivialit de dire que lapprenti-sorcier a perdu le contrle de sa crature diabolique. Cest tout cela que jai souhait documenter dans cet ouvrage, en mappuyant non pas sur des racontars mais sur les dclarations des plus hauts responsables concerns au sein de lEtat franais et du pouvoir algrien. La vrit est l, crite par bribes. Jai simplement runi les bribes et la vrit merge, aveuglante. Il suffit de vouloir la regarder en face, pour tenter de reconstruire le futur sur des assises saines ; ou dtourner les yeux et continuer fonder les relations entre les deux pays sur des sables mouvants. Les faiseurs dopinion pourront continuer (je ne me fais aucune illusion) prtendre que la France nest pour rien dans le dsastre algrien aprs lindpendance et que ceux qui affirment le contraire ne sont que des excits immatures ; les faits sont accablants et la dmonstration restera.

    Silvia Cattori : Laffirmation que lIndpendance a t suivie dune premire dcennie dlimination des lites et de noyautage met mal la vision romantique qui avait cours dans les annes 60-70, dune Algrie socialiste triomphante, admirable, toute engage dans le soutien des mouvements de libration, dote de brillants diplomates, forte dune remarquable politique trangre ? Etait-ce une vision totalement errone ? Pouvez-vous expliciter ?

    Lounis Aggoun : Entre les envoles lyriques de Houari Boumdine [3] sur la scne internationale et la ralit quil imposait au peuple algrien, il y a la diffrence entre le jour et la nuit. Et comme dans toute illusion, les dconvenues sont dautant plus douloureuses que le rve tait beau. Quant aux brillants diplomates (et il nest pas question de dire quil ny en eut pas), ils nont servi que de caution des politiques qui relveraient du crime contre lhumanit si une justice internationale pouvait se pencher sur la question. Au demeurant, la rponse votre question est simple : la qualit de cette administration peut aisment se mesurer au fait que lun de ses plus minents membres, Abdelaziz Bouteflika, est devenu prsident en 1999, prs de quarante ans aprs avoir jet les jalons de la dictature algrienne ; et quil poursuit son uvre dvastatrice en ce moment mme. Il faut toujours se mfier des histoires romantiques. Cest la vocation de llite de ne pas y sombrer. Or, des observateurs et les commentateurs de tous ordres continuent de colporter des sornettes qui justifient le maintien dun pouvoir dont ils se prtendent les opposants.

    Silvia Cattori : Vous avez sans doute des raisons qui vous permettent dassocier Ahmed Ben Bella Boumediene et Bouteflika. Ben Bella, invit la tribune de grands rassemblements, et fort applaudi, comme je lai constat au Forum social europen (FSE) Florence en Italie, en novembre 2002, demeure trs estim. Qua-t-il en commun avec eux ?

    Lounis Aggoun : Ben Bella, cest lhomme qui a confisqu la libert aux Algriens. ce titre, il endosse la plus lourde responsabilit dans le malheur de son peuple. Depuis quil a t dchu, je ne crois pas avoir entendu dans sa bouche un dbut dautocritique. Au contraire, chaque fois quil intervient, cest pour accabler les meilleurs cadres politiques de la Rvolution et pour justifier le sort qui leur a t rserv (souvent leur meurtre). Quil fasse illusion dans les forums mondiaux est significatif de lefficacit du travail des historiens et des journalistes. Quant aux organisateurs de ces forums, ils sont souvent ceux-l mmes qui ont t bercs par laventure romantique que vous voquez ; et ils ne souhaitent pas plus que les autres quon dtruise leurs idoles. Ils sont nombreux dans la mouvance communiste qui, aprs stre tromps en 1938 en soutenant Staline (avant de se ressaisir une fois nest pas coutume dans la Rsistance), puis en 1956 en votant les pouvoirs spciaux larme (ils soutiendront de la mme faon une autre sale guerre en 1992, en prtendant vouloir sauver les Algriens deux-mmes, et en relayant une politique proprement gnocidaire, baptise sans complexe radication ), ont cru se refaire une virginit en soutenant le pouvoir totalitaire qui sinstallait en Algrie. Ils ont fait de ce soutien luvre positive de leur vie. On aura alors beau les mettre aujourdhui face lvidence, ils prfreront dtourner les yeux.

    Mais votre question mrite dtre largie. Lorsquon dcouvre les affres du pouvoir actuel, les crimes du prcdent paraissent en comparaison vniels (les 200 000 morts de la dcennie 1990 sont un crime de masse ineffaable, mais les menes destructrices luvre en ce moment auront long terme des consquences plus graves encore). Au vu de la dcennie 1990, celle de 1980 avec Chadli parat avec le recul somme toute assez douce. Et si lon tient compte des affres de la dcennie 1980 de Chadli, le rgne de Boumediene parat relever de lge dor de lindpendance algrienne. Connaissant les abominations du rgime de Boumediene, lre de Ben Bella (o sest pourtant fonde la dictature) parat donc relever dune poque de rve. Outre que le temps apaise les malheurs engendrs par les pouvoirs successifs, cela traduit la descente inexorable aux enfers des Algriens. Cest cette ralit que jai aussi voulu retracer dans ce livre. Quant aux organisateurs de forums sociaux, il nest jamais trop tard pour sortir de lunivers onirique o ils se complaisent et lon peut esprer quils cesseront de mler leur nergie celle des extrmes quils prtendent combattre

    Silvia Cattori : Tous les chapitres de votre livre sont passionnants et mritent dbat. Jaimerais mentretenir avec vous en particulier de ces vnements que vous dcrivez avec prcision et qui, ds 1988, prparent le pire. Je crois que peu de gens savent ce qui sest rellement pass tout au long de ces annes de sang . Tout cela est terriblement accablant. Jusqu quel point le visage de lAlgrie a-t-il t boulevers jamais ? Quand pourra-t-on dire que tout cela appartient au pass ?

    Lounis Aggoun : Un peuple en cage ; voil ce que sont les Algriens aujourdhui. Pour sen chapper, des hommes et des femmes liquident tous leurs biens pour sacheter un hypothtique passage en Europe. Sur des barques dlabres qui coulent sitt en haute mer, ou sur des bateaux en courant le risque dtre jets par-dessus bord par des quipages qui ne souhaitent pas avoir des ennuis avec les services dimmigration des pays o ils accostent. Si lme du peuple algrien schine chapper la furie, le paysage dans lequel volue la population a t quant lui totalement abm.

    Les Algriens souhaitaient la libert ; on les a plongs dans la dictature. Ils ont voulu imposer la dmocratie en 1988 ; on les a plongs dans lhorreur. Aujourdhui, ils ne connaissent que des ennemis : ceux-ci se bousculent devant chez eux pour saccaparer les richesses (ptrole, gaz, minerais, ) que recle leur sous-sol. Il y a aussi ceux qui vendent des armes au rgime qui les assassine. Ceux qui voudraient les sauver de leur prtendue propension la barbarie et qui viennent exprimenter sur eux larsenal de la terreur. Ceux qui les accusent de tous les malheurs du monde et qui, au nom de cela, sarrogent le droit de les piller. Noublions pas les mdias et les lites occidentales qui dsinforment leur sujet quand elles sexpriment sur eux et qui se volatilisent lorsquil devient impratif de les dfendre. Dans dix ans, on dcouvrira que les oprations qui se mnent aujourdhui par un gouvernement qui est reu en grande pompe dans les salons occidentaux relvent de crimes contre lhumanit. Et lon assistera alors non pas la condamnation de ces crimes, mais llaboration de nouveaux crimes plus abominables encore, qui empcheront lopinion occidentale de sappesantir sur ceux daujourdhui. Et aujourdhui donc, naturellement, pour viter que soient traits les crimes de la dcennie 1990, le pouvoir est en train de tenter de corrompre la population dans ce quelle a de plus intime, ses ressorts sociaux. Et ce pays que je vous dcris est dpeint dans les colonnes des mdias franais comme un Eldorado conomique, un exemple de dmocratie.

    Silvia Cattori : Aujourdhui, il est devenu clair pour vous que le Groupe islamique arm (GIA) tait une manation de la Scurit militaire algrienne, une organisation cran . Cela tait-il dj clair pour vous dans les annes 90 ?

    Lounis Aggoun : Cela tait clair pour les rescaps des massacres linstant mme o ils enterraient leurs proches. Mais que vaut la parole dun supplici quand personne ne consent lcouter, et mme lentendre ? Il suffit de ne pas se dpartir de ce qui est le propre de lhomme, la facult raisonner, pour savoir que si certains attentats taient bien luvre des islamistes radicaux, les plus emblmatiques, ceux qui ont eu le plus grand retentissement en Occident, taient bien trop bnfiques pour le rgime, et pour lui seul, pour ne pas tre suspects : il tait essentiel que lon ne sinterroge pas sur lidentit de leurs vritables commanditaires. Mais que vaut de savoir, que vaut mme que tout le monde sache si les seules paroles que lon entende dans les mdias franais, aujourdhui, 10 ou 20 ans aprs les faits, ressassent la mme rengaine falsificatrice. Ceux qui, il y a quinze ans, affirmaient dj que les mirs les plus sanguinaires, Djamel Zitouni et Ali Touchent par exemple, taient des agents du DRS (Dpartement du renseignement et de la scurit) comptent parmi les grands responsables des services de scurit franais. Cest lun de ces secrets de Polichinelle. Cela nempche pas les mdias de faire comme si personne ne savait et de dbiter des contresens longueur de journal.

    Silvia Cattori : Ceux qui sont au courant de ces pratiques secrtes relevant de la stratgie de la tension , utilises par les tats linsu de leurs citoyens, [4] savent, ou peuvent immdiatement comprendre, que tout ce que vous dcrivez et qui parat appartenir linimaginable est malheureusement bien rel, savoir quune poigne de gnraux algriens ont dlibrment plong leur propre pays dans le chaos dans le but den accuser le Front Islamique du Salut (FIS), [5], et que la guerre dradication contre les islamistes avait des mobiles cachs. Mais le grand public, qui est dsinform, qui ignore tout de ces stratgies machiavliques, comment pourrait-il imaginer que les coupables ne sont pas les islamistes mais les gnraux qui les manipulent ? Le peuple algrien sait-il ce qui se trame vritablement ?

    Lounis Aggoun : Dabord, pour tre viable, un gros mensonge doit se fonder sur une part de vrit. Des islamistes radicaux, il y en a eu en Algrie et il y en a toujours. Des islamistes dsireux de plonger le pays dans la terreur, il y en a. Des islamistes qui souhaitent rditer contre le colon intrieur les exploits de la gnration de 1954, il y en a. Mais, comme dans toute socit, ils sont une ultra-minorit, que les ressorts dmocratiques existant auraient pu cantonner dans cette dimension marginale. Le pouvoir, dont les desseins dtestables sont avrs, a planifi (il sagit dune prmditation et non pas dune drive) de se greffer sur cette minorit, quil a grossie de ses propres effectifs, pour pousser les islamistes non pas la modration mais la radicalisation. titre dexemple, le majliss echoura du FIS, son instance dirigeante, est pass un moment sous le contrle absolu du DRS ; certains de ses dirigeants sont aujourdhui des ministres de Bouteflika ou des dputs et offrent leur pays au pillage international. De tous les leaders de premier rang, seul Ali Benhadj tait sans doute un homme sincre.

    Comment chapper la dsinformation ? Les Algriens savent et ne sont pas dupes. Je ne parle videmment pas des Algriens que les journalistes et les entrepreneurs franais croisent dans les bars de lAlleti ou lAurassi et pour qui la vie est belle. Je parle de lAlgrie profonde, lAlgrie du troisime collge. Quant aux Franais qui souhaitent chapper laveuglement, ils savent qui il faut lire et qui il faut couter. Jajouterais que les Franais de la France profonde subissent aujourdhui les mmes coups de boutoirs de la part de lEtat franais et sont victimes au mme titre que les Algriens. Cest pour cela que dire la vrit, entire, quand on la connat, partout o loccasion se prsente, est une opration de salubrit publique, qui dpasse le cadre de lAlgrie. Car le monde entier prend un bien mauvais chemin, et ce qui est devenu le quotidien des Algriens risque fort de se globaliser . Et lon accusera ensuite les Franais de ne pas avoir t assez courageux pour parer des offensives contre lesquelles ils seront alors devenus impuissants
    Mais votre question doit tre examine avec plus de recul. Dans une manipulation, il ne faut pas confondre manipulateur et manipul(s), tout comme il faut distinguer le dsinformateur des personnes quil abuse. Il ne faut pas retomber dans ce travers algrien qui consiste accuser la victime dtre victime. Une socit reste complexe. Et si la grande masse consacre le peu dnergie dont elle dispose pour sen sortir, se dptrer de la glu o on la pige, elle ne peut pas tre accuse dtre mal informe, dtre mal avise. Le tort en revient ceux dont la vocation est de linformer et de laviser. Je ne crois pas que le peuple aime quon lui mente. En tout tat de cause, tous ceux que jai croiss la suite de mes interventions mont demand, sitt leur lecture acheve, de leur en dire davantage et mont mme parfois sermonn davoir attnu lpret dune information. Aucun parmi eux ne ma jamais accus den avoir trop dit. En revanche, la plupart des gardiens des lignes ditoriales qui mont sollicit pour crire se sont empresss de me poser des garde-fous. Mont reproch den dire trop, de dcrire une vrit trop crue. En somme, ils me demandent de maquiller la vrit pour, pensent-ils, ne pas effaroucher le lecteur. Ignorent-ils que la moindre brche dans une vrit empoisonne cette vrit et la tue ?

    ( suivre ci-aprs)
    Si le peuple dcide un jour de vivre, il faut que le sort s'y plie, il faut que la nuit se dissipe, il faut que la chane se brise
    Abou El Qassem Echabbi
    Mon ami, mon frre, si toi tu ne brles pas, si moi je ne brle pas, qui clairera la route ? Nazim Hikmet

  2. #2
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    Par dfaut

    (2 suite)

    Silvia Cattori : Durant ces annes de rpression sauvage, Franois Mitterrand tait au pouvoir en France. Vous ne semblez pas avoir apprci les implications de son gouvernement dans ce dossier. Celui-ci a-t-il favoris la politique de ces gnraux algriens qui multipliaient les oprations sanglantes contre leur peuple ? Les a-il rellement considrs comme le rempart contre l’islamisme radical du FIS ?

    Lounis Aggoun : L’alibi du rempart contre le terrorisme est commode. C’est une grosse ficelle pour masquer des rapts grande chelle. La responsabilit de Franois Mitterrand est monumentale. Je l’ai dmontre. Mais Mitterrand est un homme et la politique est œuvre collgiale. Il a prsid des gouvernements de gauche, et des gouvernements de droite. De tous les hommes politiques qui l’ont entour, ils ne sont pas nombreux pouvoir se targuer d’avoir montr un sens de l’honneur concernant les relations avec l’Algrie. Si la responsabilit est partage, celle de Franois Mitterrand crve tous les plafonds en ce sens qu’il avait le pouvoir d’agir dans un sens noble et il a systmatiquement agi de faon dtestable. Il y aurait des livres entiers crire sur la question…

    Cela tant, les dangers de l’islamisme radical ne doivent pas tre minimiss. Et bien des anciens leaders du FIS (ceux qui aspiraient redonner au peuple algrien sa dignit, mme au prix de contorsions culturelles discutables) endossent une lourde responsabilit pour avoir, par inadvertance, contribu plonger le pays dans le chaos. Pire, 20 ans aprs les faits, ils se murent encore dans le silence et refusent d’apporter le tmoignage qui pourrait aider les observateurs comprendre mieux l’histoire rcente de leur pays. En d’autres mots, ils refusent dlibrment d’aider leur peuple connatre la vrit qui lui permettrait de s’affranchir des tyrannies qu’il subit. Exemple parmi d’autres, il est plus qu’vident qu’Abassi Madani, leur chef, travaillait main dans la main avec le DRS. Ils sont nombreux pouvoir apporter leur tmoignage. Ils ne le font pas. Cette faute est encore plus mortelle que les consquences de leur amateurisme d’il y a 20 ans.

    Silvia Cattori : L’Elyse ne pouvait pas ignorer que les attentats qui faisaient des milliers de morts taient contrls par les services secrets algriens. Quel intrt avait la France mettre un terme au processus de dmocratisation en Algrie et se servir de l’instrumentalisation de la menace islamiste ?

    Lounis Aggoun : La rponse votre question peut tenir en un livre. C’est mme celui que je viens de faire publier. L’intrt de la France et de Franois Mitterrand n’est pas de ces choses auxquelles on peut rpondre ponctuellement par un oui ou un non. C’est affaire de dynamiques, d’engrenages, de realpolitik, de prdations conomiques, de chantages, de prjugs, d’esprits de revanche mal consomm, de peur parfois, etc. Il ne faut d’ailleurs pas confondre l’intrt de la France et celui de ses gouvernants. Chaque jour qui passe montre qu’ils sont mmes antinomiques.

    Silvia Cattori : Pour n’avoir pas accept la poursuite du processus dmocratique en Algrie, et avoir approuv l’interruption par la force de l’accs au pouvoir du Front Islamique du Salut (FIS), les puissances occidentales ont donc permis aux gnraux algriens d’ouvrir les portes de l’enfer ?

    Lounis Aggoun : Encore une fois, les dynamiques et les engrenages l’œuvre s’talent sur des annes, des dcennies. Si l’on avait expliqu aux dirigeants franais que l’interruption de la dmocratie en Algrie en 1991 engendrerait la dcennie morbide que l’on a connue, sans nul doute qu’ils auraient rflchi deux fois. Mais l’art d’un manipulateur est de faire que les dcisions et les actes qu’il demande d’entriner ou de soutenir masquent les consquences qui en dcouleraient. Une fois que les consquences se rvlent, il est trop tard, il faut faire avec le rel, et viter que les choses empirent, et donc soutenir une dictature qu’il suffit de prsenter comme un rempart contre le pire.

    Mais avant d’aller plus loin, je voudrais rtablir un fait. On prtend depuis 20 ans que la dmocratie en Algrie va porter les islamistes au pouvoir. Il n’y a rien de plus faux. Les islamistes, au plus fort de leur mobilisation, c’est--dire un moment o le rgime a neutralis toutes les forces dmocratiques et aid le FIS se structurer, n’ont pas joui d’une popularit dpassant 30 %. En juin 1991, des lections lgislatives auraient d porter au pouvoir une coalition dmocratique. Les gnraux algriens ont simul une guerre civile qui a dur une nuit pour mettre fin au processus dmocratique et liminer le seul gouvernement qui ait œuvr dans l’intrt du peuple algrien, le gouvernement Hamrouche. Sitt le processus lectoral interrompu (avec les applaudissements du pouvoir franais), le DRS a dsign un gouvernement avec pour objectif de lancer un autre processus lectoral dont l’objectif tait de faire gagner le FIS et de justifier la fin de la dmocratie que le peuple ne mritait pas. Six mois d’une gigantesque manipulation aprs, le gnral Larbi Belkheir, matre d’œuvre de cette opration, annonce cette victoire soigneusement planifie des islamistes. On connat la suite.

    Silvia Cattori : Qu’en est-il, depuis la disparition de Larbi Belkheir et Sman Lamari, des relations entre le rgime de Bouteflika et l’Elyse ? Et des actes que l’on attribue Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ? Qui se cache derrire ce nom ?

    Lounis Aggoun : La rponse votre question tient en une phrase : L’AQMI et le DRS sont une mme organisation. Le reste est littrature. Les dboires de la France avec le pouvoir algrien viennent de ce que ses plus fidles agents (Larbi Belkheir et Sman Lamari) sont dcds respectivement en 2010 et en 2007. La France se retrouve donc avec un interlocuteur qui n’est pas dans les mmes dispositions leur gard. Le matre actuel du rgime, Toufik Mediene, prfre jouer d’autres cartes, amricaine, chinoise, etc. C’est cette guerre souterraine qui se traduit sur le terrain par des enlvements, et des humiliations rptition infliges par l’AQMI (le DRS) la France. Le pire, c’est que ni les hommes politiques, ni les journalistes, qui ont pratiqu le mensonge permanent, ne peuvent expliquer les vrais dessous. Et ce sont les experts-imposteurs habituels que l’on retrouve sur tous les plateaux de tlvision. Des manipulateurs pour qui la vie des otages compte pour quantit ngligeable.

    Silvia Cattori : Vous revenez maintes reprises sur le rle de Jack Lang, Hubert Vdrine, Jean-Louis Bianco, Jacques Attali. Pourquoi ces personnages-l, si priss par nos mdias encore aujourd’hui, sont-ils plus particulirement blmables ?

    Lounis Aggoun : Ces hommes sont quelques-uns des bons conseillers du pouvoir de l’ombre en Algrie, autour de Larbi Belkheir. Ils sont donc, des degrs divers, les architectes de l’œuvre de cet homme : la destruction de l’Algrie et le renvoi de son peuple dans les affres d’une colonisation pire que la colonisation, et qui n’ose pas dire ce qu’elle est…

    A suivre…



    Silvia Cattori

    Journaliste suisse indpendante, de langue maternelle italienne. Les annes qu’elle a passes outre-mer, notamment en Asie du Sud-Est et dans l’Ocan indien, en contact troit avec le milieu de la diplomatie et des agences des Nations Unies, lui ont donn une certaine comprhension du monde, de ses mcanismes de pouvoir et de ses injustices. En 2002, elle fut tmoin de l’opration Bouclier de protection , conduite par Tsahal en Cisjordanie. Elle se consacre depuis attirer l’attention du monde sur le sort subi par le peuple palestinien sous occupation isralienne.
    Auteur de Asie du Sud-Est, l’enjeu thalandais (d L’Harmattan, 1979).


    [1] L’ouvrage de Lounis Aggoun, La Colonie franaise en Algrie. 200 ans d’inavouable, ditions Demi Lune, 2010, est disponible en franais. Pour vous informer et pour soutenir notre rseau de presse, achetez-le la librairie du Rseau Voltaire.

    [2] Lounis Aggoun, journaliste indpendant, n en Algrie, vit aujourd’hui Paris. Il a galement cocrit avec Jean-Baptiste Rivoire Franalgrie, Crimes et mensonges d’tats , La Dcouverte, 2004, un livre qui rvle les dessous de la sale guerre .

    [3] Houari Boumdine, n en 1932, a exerc la fonction de prsident de la Rpublique algrienne du 19 juin 1965 jusqu’ sa mort le 27 dcembre 1978.

    [4] Cette stratgie est fort bien illustre par les recherches de Daniele Ganser tablissant que les attentats des annes 80 en Italie taient foments par les services secrets de la CIA et des armes secrtes de l’OTAN.
    Voir : Le terrorisme non revendiqu de l’OTAN , par Silvia Cattori, Rseau Voltaire, 29 dcembre 2006.
    L’ouvrage du professeur Daniele Ganser, Les Armes Secrtes de l’OTAN, ditions Demi Lune, 2007, est disponible en franais. Pour vous informer et pour soutenir notre rseau de presse, achetez-le la librairie du Rseau Voltaire.

    [5] Les lections municipales du 12 juin 1990 donnent une majorit absolue aux islamistes. Fin 1991, le pouvoir annule les lections municipales dont le premier tour a vu la victoire du FIS. C’est le dbut d’une guerre terrible.

    SOURCE : Algrie : Les annes de sang et les complicits de la France [Voltaire]
    Si le peuple dcide un jour de vivre, il faut que le sort s'y plie, il faut que la nuit se dissipe, il faut que la chane se brise
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