Algrie : Les annes de sang et les complicits de la France
par Silvia Cattori*


Entretien avec Lounis Aggoun (1/2)

Lindpendance na pas permis lAlgrie de sortir de la violence. Loin sen faut. Le pouvoir na pas t rendu au peuple, mais a t accapar par un groupe, initialement choisi par la France pour protger ses intrts. Pour se maintenir, ce groupe na pas hsit manipuler des islamistes et plonger le pays dans un nouveau cycle de violence. Dans un ouvrage document, La colonie franaise en Algrie. 200 ans dinavouable , Lounis Aggoun dnonce un systme labor par des Algriens avec le soutien de la France, puis des Etats-Unis, au dtriment de tout un peuple.

Silvia Cattori : Votre ouvrage La colonie franaise en Algrie. 200 ans dinavouable [1] est trs impressionnant. 600 pages, denses, captivantes, sappuyant sur une ample documentation, qui parlent avec empathie dun peuple maltrait, mis genoux. On comprend que cest l le rcit dun homme meurtri par la souffrance de son peuple, rsolu se confronter cette ralit brutale, la vrit. Est-ce comme cela que vous le vivez ?

Lounis Aggoun [2] : Je ne souhaite pas mler mes crits au flot intarissable de contresens et de contrevrits qui font office de littrature sur lAlgrie. Comment ne pas tre meurtri lorsquon est le tmoin permanent du spectacle de son peuple martyris ? Comment ne pas tre rvolt ensuite de voir le tyran se draper de vertu et se prsenter comme le garant de la libert, le meurtrier, le violeur, le voleur, le voyou, en somme tout ce qui fait lEtat algrien, venir quotidiennement nous assner ses leons de morale ? Il ny a pas de juste milieu dans le drame algrien. Il y a dun ct le territoire des colons (les nouveaux sentend) et de lautre celui des coloniss, qui vivent une ralit affreuse. Une fois que lon a pris conscience de cela, pouvons-nous simplement vaquer nos occupations ? Jai beau essayer, je ny arrive pas.

Silvia Cattori : Lhistoire rcente de lAlgrie, de ses relations avec la France, relve du mensonge permanent, dites-vous dans votre livre. La France, voulant prserver cote que cote ses intrts stratgiques en Algrie, a-t-elle vraiment uvr de faon ce que, aprs 1962, lAlgrie ne puisse pas accder la pleine possession de sa souverainet ? LAlgrie comptait-t-elle davantage pour la France, que dautres anciennes colonies ?

Lounis Aggoun : Les choses ne se prsentent pas de faon aussi manichenne. Cela dit, luvre faussement libratrice du gnral de Gaulle en Afrique est connue. Comment croire quil ait conu en Algrie le projet contraire celui qui tait le sien dans le reste du continent ? Cela ne revient pas dire quil souhaitait le malheur des Algriens. Loin sen faudrait. Mais entre son projet, dune Algrie indpendante entre les mains dun pouvoir garant des intrts franais (cela, ce sont ses propres propos qui lattestent) et la concrtisation (une dictature abominable qui a exacerb toutes les turpitudes de lancien colon), il y a une marge et un fleuve de sang. Les drives du pouvoir aprs le cessez-le-feu du 19 mars 1962 sont de la responsabilit des Algriens (quelles que soient les influences extrieures, qui sont relles). Mais le mensonge originel (et il est colport par ceux-l mmes qui prtendent militer pour la vrit et lhistoire) consiste, un demi-sicle aprs, nier quau dpart il y a une volont du pouvoir franais de noyauter ladministration algrienne. Aprs, cest une trivialit de dire que lapprenti-sorcier a perdu le contrle de sa crature diabolique. Cest tout cela que jai souhait documenter dans cet ouvrage, en mappuyant non pas sur des racontars mais sur les dclarations des plus hauts responsables concerns au sein de lEtat franais et du pouvoir algrien. La vrit est l, crite par bribes. Jai simplement runi les bribes et la vrit merge, aveuglante. Il suffit de vouloir la regarder en face, pour tenter de reconstruire le futur sur des assises saines ; ou dtourner les yeux et continuer fonder les relations entre les deux pays sur des sables mouvants. Les faiseurs dopinion pourront continuer (je ne me fais aucune illusion) prtendre que la France nest pour rien dans le dsastre algrien aprs lindpendance et que ceux qui affirment le contraire ne sont que des excits immatures ; les faits sont accablants et la dmonstration restera.

Silvia Cattori : Laffirmation que lIndpendance a t suivie dune premire dcennie dlimination des lites et de noyautage met mal la vision romantique qui avait cours dans les annes 60-70, dune Algrie socialiste triomphante, admirable, toute engage dans le soutien des mouvements de libration, dote de brillants diplomates, forte dune remarquable politique trangre ? Etait-ce une vision totalement errone ? Pouvez-vous expliciter ?

Lounis Aggoun : Entre les envoles lyriques de Houari Boumdine [3] sur la scne internationale et la ralit quil imposait au peuple algrien, il y a la diffrence entre le jour et la nuit. Et comme dans toute illusion, les dconvenues sont dautant plus douloureuses que le rve tait beau. Quant aux brillants diplomates (et il nest pas question de dire quil ny en eut pas), ils nont servi que de caution des politiques qui relveraient du crime contre lhumanit si une justice internationale pouvait se pencher sur la question. Au demeurant, la rponse votre question est simple : la qualit de cette administration peut aisment se mesurer au fait que lun de ses plus minents membres, Abdelaziz Bouteflika, est devenu prsident en 1999, prs de quarante ans aprs avoir jet les jalons de la dictature algrienne ; et quil poursuit son uvre dvastatrice en ce moment mme. Il faut toujours se mfier des histoires romantiques. Cest la vocation de llite de ne pas y sombrer. Or, des observateurs et les commentateurs de tous ordres continuent de colporter des sornettes qui justifient le maintien dun pouvoir dont ils se prtendent les opposants.

Silvia Cattori : Vous avez sans doute des raisons qui vous permettent dassocier Ahmed Ben Bella Boumediene et Bouteflika. Ben Bella, invit la tribune de grands rassemblements, et fort applaudi, comme je lai constat au Forum social europen (FSE) Florence en Italie, en novembre 2002, demeure trs estim. Qua-t-il en commun avec eux ?

Lounis Aggoun : Ben Bella, cest lhomme qui a confisqu la libert aux Algriens. ce titre, il endosse la plus lourde responsabilit dans le malheur de son peuple. Depuis quil a t dchu, je ne crois pas avoir entendu dans sa bouche un dbut dautocritique. Au contraire, chaque fois quil intervient, cest pour accabler les meilleurs cadres politiques de la Rvolution et pour justifier le sort qui leur a t rserv (souvent leur meurtre). Quil fasse illusion dans les forums mondiaux est significatif de lefficacit du travail des historiens et des journalistes. Quant aux organisateurs de ces forums, ils sont souvent ceux-l mmes qui ont t bercs par laventure romantique que vous voquez ; et ils ne souhaitent pas plus que les autres quon dtruise leurs idoles. Ils sont nombreux dans la mouvance communiste qui, aprs stre tromps en 1938 en soutenant Staline (avant de se ressaisir une fois nest pas coutume dans la Rsistance), puis en 1956 en votant les pouvoirs spciaux larme (ils soutiendront de la mme faon une autre sale guerre en 1992, en prtendant vouloir sauver les Algriens deux-mmes, et en relayant une politique proprement gnocidaire, baptise sans complexe radication ), ont cru se refaire une virginit en soutenant le pouvoir totalitaire qui sinstallait en Algrie. Ils ont fait de ce soutien luvre positive de leur vie. On aura alors beau les mettre aujourdhui face lvidence, ils prfreront dtourner les yeux.

Mais votre question mrite dtre largie. Lorsquon dcouvre les affres du pouvoir actuel, les crimes du prcdent paraissent en comparaison vniels (les 200 000 morts de la dcennie 1990 sont un crime de masse ineffaable, mais les menes destructrices luvre en ce moment auront long terme des consquences plus graves encore). Au vu de la dcennie 1990, celle de 1980 avec Chadli parat avec le recul somme toute assez douce. Et si lon tient compte des affres de la dcennie 1980 de Chadli, le rgne de Boumediene parat relever de lge dor de lindpendance algrienne. Connaissant les abominations du rgime de Boumediene, lre de Ben Bella (o sest pourtant fonde la dictature) parat donc relever dune poque de rve. Outre que le temps apaise les malheurs engendrs par les pouvoirs successifs, cela traduit la descente inexorable aux enfers des Algriens. Cest cette ralit que jai aussi voulu retracer dans ce livre. Quant aux organisateurs de forums sociaux, il nest jamais trop tard pour sortir de lunivers onirique o ils se complaisent et lon peut esprer quils cesseront de mler leur nergie celle des extrmes quils prtendent combattre

Silvia Cattori : Tous les chapitres de votre livre sont passionnants et mritent dbat. Jaimerais mentretenir avec vous en particulier de ces vnements que vous dcrivez avec prcision et qui, ds 1988, prparent le pire. Je crois que peu de gens savent ce qui sest rellement pass tout au long de ces annes de sang . Tout cela est terriblement accablant. Jusqu quel point le visage de lAlgrie a-t-il t boulevers jamais ? Quand pourra-t-on dire que tout cela appartient au pass ?

Lounis Aggoun : Un peuple en cage ; voil ce que sont les Algriens aujourdhui. Pour sen chapper, des hommes et des femmes liquident tous leurs biens pour sacheter un hypothtique passage en Europe. Sur des barques dlabres qui coulent sitt en haute mer, ou sur des bateaux en courant le risque dtre jets par-dessus bord par des quipages qui ne souhaitent pas avoir des ennuis avec les services dimmigration des pays o ils accostent. Si lme du peuple algrien schine chapper la furie, le paysage dans lequel volue la population a t quant lui totalement abm.

Les Algriens souhaitaient la libert ; on les a plongs dans la dictature. Ils ont voulu imposer la dmocratie en 1988 ; on les a plongs dans lhorreur. Aujourdhui, ils ne connaissent que des ennemis : ceux-ci se bousculent devant chez eux pour saccaparer les richesses (ptrole, gaz, minerais, ) que recle leur sous-sol. Il y a aussi ceux qui vendent des armes au rgime qui les assassine. Ceux qui voudraient les sauver de leur prtendue propension la barbarie et qui viennent exprimenter sur eux larsenal de la terreur. Ceux qui les accusent de tous les malheurs du monde et qui, au nom de cela, sarrogent le droit de les piller. Noublions pas les mdias et les lites occidentales qui dsinforment leur sujet quand elles sexpriment sur eux et qui se volatilisent lorsquil devient impratif de les dfendre. Dans dix ans, on dcouvrira que les oprations qui se mnent aujourdhui par un gouvernement qui est reu en grande pompe dans les salons occidentaux relvent de crimes contre lhumanit. Et lon assistera alors non pas la condamnation de ces crimes, mais llaboration de nouveaux crimes plus abominables encore, qui empcheront lopinion occidentale de sappesantir sur ceux daujourdhui. Et aujourdhui donc, naturellement, pour viter que soient traits les crimes de la dcennie 1990, le pouvoir est en train de tenter de corrompre la population dans ce quelle a de plus intime, ses ressorts sociaux. Et ce pays que je vous dcris est dpeint dans les colonnes des mdias franais comme un Eldorado conomique, un exemple de dmocratie.

Silvia Cattori : Aujourdhui, il est devenu clair pour vous que le Groupe islamique arm (GIA) tait une manation de la Scurit militaire algrienne, une organisation cran . Cela tait-il dj clair pour vous dans les annes 90 ?

Lounis Aggoun : Cela tait clair pour les rescaps des massacres linstant mme o ils enterraient leurs proches. Mais que vaut la parole dun supplici quand personne ne consent lcouter, et mme lentendre ? Il suffit de ne pas se dpartir de ce qui est le propre de lhomme, la facult raisonner, pour savoir que si certains attentats taient bien luvre des islamistes radicaux, les plus emblmatiques, ceux qui ont eu le plus grand retentissement en Occident, taient bien trop bnfiques pour le rgime, et pour lui seul, pour ne pas tre suspects : il tait essentiel que lon ne sinterroge pas sur lidentit de leurs vritables commanditaires. Mais que vaut de savoir, que vaut mme que tout le monde sache si les seules paroles que lon entende dans les mdias franais, aujourdhui, 10 ou 20 ans aprs les faits, ressassent la mme rengaine falsificatrice. Ceux qui, il y a quinze ans, affirmaient dj que les mirs les plus sanguinaires, Djamel Zitouni et Ali Touchent par exemple, taient des agents du DRS (Dpartement du renseignement et de la scurit) comptent parmi les grands responsables des services de scurit franais. Cest lun de ces secrets de Polichinelle. Cela nempche pas les mdias de faire comme si personne ne savait et de dbiter des contresens longueur de journal.

Silvia Cattori : Ceux qui sont au courant de ces pratiques secrtes relevant de la stratgie de la tension , utilises par les tats linsu de leurs citoyens, [4] savent, ou peuvent immdiatement comprendre, que tout ce que vous dcrivez et qui parat appartenir linimaginable est malheureusement bien rel, savoir quune poigne de gnraux algriens ont dlibrment plong leur propre pays dans le chaos dans le but den accuser le Front Islamique du Salut (FIS), [5], et que la guerre dradication contre les islamistes avait des mobiles cachs. Mais le grand public, qui est dsinform, qui ignore tout de ces stratgies machiavliques, comment pourrait-il imaginer que les coupables ne sont pas les islamistes mais les gnraux qui les manipulent ? Le peuple algrien sait-il ce qui se trame vritablement ?

Lounis Aggoun : Dabord, pour tre viable, un gros mensonge doit se fonder sur une part de vrit. Des islamistes radicaux, il y en a eu en Algrie et il y en a toujours. Des islamistes dsireux de plonger le pays dans la terreur, il y en a. Des islamistes qui souhaitent rditer contre le colon intrieur les exploits de la gnration de 1954, il y en a. Mais, comme dans toute socit, ils sont une ultra-minorit, que les ressorts dmocratiques existant auraient pu cantonner dans cette dimension marginale. Le pouvoir, dont les desseins dtestables sont avrs, a planifi (il sagit dune prmditation et non pas dune drive) de se greffer sur cette minorit, quil a grossie de ses propres effectifs, pour pousser les islamistes non pas la modration mais la radicalisation. titre dexemple, le majliss echoura du FIS, son instance dirigeante, est pass un moment sous le contrle absolu du DRS ; certains de ses dirigeants sont aujourdhui des ministres de Bouteflika ou des dputs et offrent leur pays au pillage international. De tous les leaders de premier rang, seul Ali Benhadj tait sans doute un homme sincre.

Comment chapper la dsinformation ? Les Algriens savent et ne sont pas dupes. Je ne parle videmment pas des Algriens que les journalistes et les entrepreneurs franais croisent dans les bars de lAlleti ou lAurassi et pour qui la vie est belle. Je parle de lAlgrie profonde, lAlgrie du troisime collge. Quant aux Franais qui souhaitent chapper laveuglement, ils savent qui il faut lire et qui il faut couter. Jajouterais que les Franais de la France profonde subissent aujourdhui les mmes coups de boutoirs de la part de lEtat franais et sont victimes au mme titre que les Algriens. Cest pour cela que dire la vrit, entire, quand on la connat, partout o loccasion se prsente, est une opration de salubrit publique, qui dpasse le cadre de lAlgrie. Car le monde entier prend un bien mauvais chemin, et ce qui est devenu le quotidien des Algriens risque fort de se globaliser . Et lon accusera ensuite les Franais de ne pas avoir t assez courageux pour parer des offensives contre lesquelles ils seront alors devenus impuissants
Mais votre question doit tre examine avec plus de recul. Dans une manipulation, il ne faut pas confondre manipulateur et manipul(s), tout comme il faut distinguer le dsinformateur des personnes quil abuse. Il ne faut pas retomber dans ce travers algrien qui consiste accuser la victime dtre victime. Une socit reste complexe. Et si la grande masse consacre le peu dnergie dont elle dispose pour sen sortir, se dptrer de la glu o on la pige, elle ne peut pas tre accuse dtre mal informe, dtre mal avise. Le tort en revient ceux dont la vocation est de linformer et de laviser. Je ne crois pas que le peuple aime quon lui mente. En tout tat de cause, tous ceux que jai croiss la suite de mes interventions mont demand, sitt leur lecture acheve, de leur en dire davantage et mont mme parfois sermonn davoir attnu lpret dune information. Aucun parmi eux ne ma jamais accus den avoir trop dit. En revanche, la plupart des gardiens des lignes ditoriales qui mont sollicit pour crire se sont empresss de me poser des garde-fous. Mont reproch den dire trop, de dcrire une vrit trop crue. En somme, ils me demandent de maquiller la vrit pour, pensent-ils, ne pas effaroucher le lecteur. Ignorent-ils que la moindre brche dans une vrit empoisonne cette vrit et la tue ?

( suivre ci-aprs)